Esthétique d’une architecture totale Expérimentation et architecture totale et Réemploi

Esthétique d’une architecture totale

L’esthétique de l’architecture totale ne peut être celle d’une architecture radicale. Elle doit maintenir une proximité avec l’architecture vernaculaire selon Robert Venturi, et ne pas se contenter de voir dans l’habitat de l’homme primitif une attirance envers les tracés régulateurs et géométriques, comme Le Corbusier le défendait [1]. Il est intéressant de remarquer que la maison Dom-Ino constitue néanmoins un projet d’autoconstruction à part entière, puisque Le Corbusier a prévu dans son projet le remplissage de la structure par des matériaux de réemploi, issus des dommages de la guerre.

Le matériau de l’architecture totale est un matériau pauvre. Il correspond à une esthétique du bricolage, de la récupération de matériaux pouvant être estampillés dans l’esprit des usagers comme locaux. A Magdebourg (Allemagne), les architectes KARO ont aidé les habitants d’un quartier à définir un programme public d’intérêt collectif. Ils ont abouti à la réalisation d’une bibliothèque éphémère en plein air en caisses de bière, matériau tout à fait commun en Allemagne. La population a apprécié la démarche et a participé à la conception du lieu, une place publique sans qualité à l’origine. Cela a engendré un usage durable de bibliothèque informelle, récemment concrétisé en bâtiment plus pérenne par les mêmes architectes [2]. Le Manable, projet réalisé par Sonia Vu à Argentan, consistait initialement en la mise en œuvre de deux containers, uni par un espace couvert sous une toiture en simple pente. Il a été revu au cours du chantier en fonction des matériaux récupérés par l’architecte.

Le collectif Exyzt, remarqué à l’occasion de la Biennale de Venise 2006 pour le projet Metavilla du pavillon français, réalise des installations éphémères. Chaque intervention s’inscrit dans une temporalité et un territoire déterminés, expérimentant le rôle que peut jouer une installation dans un milieu urbain, son rapport à la ville, au quartier. Construites à partir de matériaux de chantier préfabriqués (échafaudages, conteneurs, bâches, filets, cartons…), les installations sont modulables et se transforment en fonction des usages prévus ou improvisés, créant ainsi une structure à l’esthétique hybride, peut-on lire sur leur site Internet [3].

Les tenants d’une architecture totale ne défendent pas tous cette pauvreté du matériau. Les architectes des maisons bulles, dont le plus célèbre Antti Lovag a pratiqué l’autoconstruction, font un usage systématique du voile de béton. Bien qu’ils construisent eux-mêmes certains de leurs projets, Claude Häusermann-Coty refuse d’employer tout autre matériau que le béton armé, car d’après elle l’architecte n’est plus là pour « signer », c’est-à-dire créer sa propre œuvre au détriment de l’habitant. C’est ce qu’il y a de plus difficile pour lui : ne pas co-créer une œuvre qui lui ressemble à lui architecte [4]. Le choix du matériau est de toute façon réduit chez ces originaux à la dimension technique de la mise en œuvre, et le béton armé permet à moindre épaisseur de réaliser de manière relativement simple et sans fondations des formes organiques, qui unissent en un unique dispositif constructif le toit et le mur.

Expérimentation et architecture totale

Si les architectes de maisons-bulles se sont lancés dans l’autoconstruction, la raison en est bien simple : ils avaient besoin de tester leurs théories à une échelle raisonnable, et celle-ci dans le cadre d’un logement ne peut être rien de moins que la réalisation complète de celui-ci. L’habitat qui en résulte est en effet tellement hors normes qu’on a du mal à se l’imaginer à moins de le vivre.

Dans un registre moins excentrique, Gilles Clément m’a expliqué son incapacité à dissocier travail et vie personnelle, puisque s’occuper de son jardin de la Vallée lui a inspiré sa théorie du jardin en mouvement, puisque l’association de végétaux est imprévisible à moins d’avoir été testée au préalable. Il emmène d’ailleurs régulièrement ses étudiants dans cette maison, pour leur transmettre des connaissances du vivant auxquelles le jardin se prête particulièrement. L’architecte Luis Barragan modifiait en permanence sa maison qu’il avait édifiée à Mexico, pour expérimenter l’effet des idées qui lui semblaient dignes d’intérêt.

Pour un étudiant ou un jeune architecte, l’expérimentation est en outre le lien du dessin qu’il effectue en général sans difficulté à la matérialité ; elle l’aide sans aucun doute à prendre conscience de son métier et du rapport entre le dessin et le projet concret. Lors d’un workshop dirigé par des anciens étudiants de mon école dans leur lieu de vie, la Marquise, j’ai ainsi pu confronter mes dessins et mes envies d’originalité à leur mise en œuvre, et à la nécessité de maîtriser suffisamment l’exécution pour deviner si sa concrétisation modifiera par la suite ce dessin initial ou non. C’est ainsi qu’il est amusant de voir le succès du Bellastock, et l’application de certains à ne pas respecter le mode d’assemblage le plus efficace, sous prétexte d’expérimentation. Ou certains logements d’étudiants du Rural Studio, sorte de collage de matériaux que l’étudiant a dû être encouragé à mettre en œuvre.

Le woofing pratiqué par Monique et Yannic lors de leur voyage en Océanie a redonné le goût de Monique à l’architecture, et lui a permis de constater que son déplaisir provenait avant tout de la distance entre la conception et la construction dans son premier bureau d’architectes. Revenue en Europe, elle et Yannic proposent à ses clients des solutions originales, acceptées par ces derniers devant l’assurance que le travail sera réalisé dans le respect du dessin qu’on leur présente et dans des coûts totalement maîtrisés par le constructeur. Yannic concluait dans notre entretien :
C’est bien comme architecte d’avoir de bonnes idées, mais aussi de bien savoir comment on construit, de construire toi-même, comme ça tu as des idées qui sont vraiment possibles, qui sont faites sur mesure et qui sont réalisables. (…) Ouais, ça marche super bien. De dessiner et de construire toi-même.

Ou encore :
C’est juste que ta connaissance s’agrandit. Nous n’avons jamais fait une toiture. Mais on sait bien qu’on peut l’attaquer, c’est juste que rien n’est super compliqué. Il faut savoir un peu comment faire, essayer, et après ça marche.

Le Rural Studio se distingue d’autres programmes d’habitat à bas coûts par sa constante expérimentation dans le domaine des matériaux : l’usage du carton pour faire des murs (un logement d’étudiants), de bottes de paille maintenues par du polyuréthane puis par des pneus de voiture et recouvertes par plusieurs couches d’enduit à base de stuc (la maison Bryant), etc. L’expérimentation constitue même une des raisons d’être de ce projet particulier dans le programme de l’université d’Auburn.

Réemploi

Cette expérimentation est intimement liée au réemploi de matériaux. On l’a déjà vu chez Exyzt. Les prétentions écologiques de Monique et Yannic et de bien d’autres les amènent à profiter de la perte d’usage d’un objet pour d’autres. Leur appartement provisoire, qu’ils ont aménagé dans l’urgence, en deux semaines dans une extension de leur grange, a pour cloisons des portes récupérées en Hollande, pays où la mise en place de réseaux de réemploi est plus avancée qu’en France. Ils ont également rapporté des fenêtres et toute une batterie de meubles.

Sonia Vu s’est installée à Argentan le temps du chantier du Manable à cause du problème du réemploi : il fallait s’installer sur place pour faire de la récup’, pour gérer la construction au fur et à mesure. C’est par là qu’est venue l’autoconstruction. Elle a trouvé trois lots de charpente déclassés au début du chantier. Elle a donc changé le projet en profondeur et fait bon usage de cette arrivée inopinée de matériaux. L’objet du projet, piloté par Patrick Bouchain, était de montrer la possibilité de l’usage de réemploi pour un espace public ; ainsi, il aurait démontré l’équivalence, voire l’avantage lié à la valorisation d’un déchet admissible pour être réutilisé comme tel dans une nouvelle construction. Michel Onfray a justement mal perçu le bâtiment sur ce point, au contraire des visiteurs qui disent l’apprécier.

Quant au Rural Studio, sa logique de faible coût l’oblige à recourir au réemploi. Deux étudiants ont travaillé pour leur projet de fin d’études sur l’utilisation de déchets de cartons ondulés. Ceux-ci ne sont pas recyclables, car imprégnés de cire pour les rendre résistants à l’eau ; ils finissent donc habituellement en décharge. Pourtant, une fois compressés, ce carton devient un isolant efficace. Le centre communautaire de Mason Bend a instauré la façade en pare-brises de voitures de marque Chevrolet (au nombre de 80, ils ont coûté 120$). La liste est longue, le bois structurel de la chapelle Yancey a été récupéré sur un bâtiment abandonné, le toit à base de vieilles plaques de métal rouillé redécoupées par les étudiants, les bancs à base du bois inutile à la charpente. Pour la maison Bryant, de la paille, des pneus. Pour le fumoir de cette maison, des bouteilles en verre incrustées dans le mur, des gravats d’un silo voisin pour faire un béton neuf. Pour la pergola du centre d’enfants HERO, des poteaux téléphoniques…

Notes

[1Le Corbusier, Vers une architecture, Paris, Arthaud, 1977

[2Bibliothèque éphémère, in « Participer », ibid.

[4Joël Unal, Pratique du voile de béton en autoconstruction, Paris, Alternatives (AnArchitecture), 1981