Formation à la construction, Confiance en l’autre, Expérimentation d’une limite et Perception de l’architecte

Formation à la construction

Le chantier fonctionne de manière très peu optimisée. En 1998, 67% des salariés de la construction pensaient « risquer d’être atteints par la chute de matériaux (contre 32% des salariés d’autres industries), 71% « de faire une chute grave » (26% dans l’industrie) [1]. Selon Francis Bouygues, il n’y a pas de pénurie quantitative mais qualitative. Une responsable de la Fédération française du bâtiment fait le constat suivant :
Si je fais du vide dans mes placards et que je ressors des notes que j’ai écrites il y a dix ans, je pourrais changer la date, rien n’a changé. On avait les mêmes pénuries de main-d’œuvre, ça avait les mêmes causes… Mais n’empêche qu’on ne trouve pas.

Francis Bouygues disait dès 1964 :
D’une manière qui est maintenant traditionnelle, la profession du bâtiment ainsi que les administrations se soucient, par périodes, de deux aspects du problème de la main-d’œuvre parce qu’ils sont pour eux un sujet d’inquiétude immédiate : l’insuffisance des effectifs et la hausse des tarifs.

L’autoconstruction formalisée explique ses constatations par les conditions de travail des ouvriers du bâtiment et la non-reconnaissance de ce même travail, dans une voie qui mérite à mon sens d’être explorée.

Confiance en l’autre

De même, le manque de confiance des intervenants de la construction est une source d’un mal construire. Comment expliquer autrement la fierté du directeur de la compagnie Eiffage, qui annonce dans l’absurdité la plus totale avoir minimisé l’emploi de main d’œuvre extérieure pour une meilleure qualité de la construction ? Il sous-entend qu’habituellement les immeubles et ouvrages d’art sont mal construits, en particulier dans le domaine du ferraillage, le plus touché par l’externalisation du risque, avec entre 60 et 75% des effectifs intérimaires.

La multiplicité des sous-traitants donne évidemment des exigences supplémentaires en termes de coordination, de surveillance. Là, ce sont au maximum les entreprises d’Eiffage qui réalisent le chantier et par conséquent nous avons une bien meilleure maîtrise de la qualité et de la sécurité [2].

Pour Francis Fukuyama, la confiance en l’acteur extérieur baisse depuis plusieurs décennies dans les pays occidentalisés, tandis que dans un même temps augmente la participation à une grande variété de groupes dans la société civile. Pour l’agence Construire, le chantier est un acte majeur de la construction, et doit donc avoir la même visibilité que la conception qui s’affiche en grand sur les barrières aveugles du chantier ou sur le site de la mairie ou du promoteur. Pourquoi ne pas ouvrir le chantier lui-même, pour voir en grand ce qui est visible en petit sur les lieux-mêmes de la réalisation de ce dessin ? Un chantier ouvert minimise la méfiance des passants envers ce qui s’y passe, et implique des participants au projet une confiance dans le travail de l’autre. La visite du site sur lequel Nicolas Jounin a travaillé par les autorités municipales a suscité l’inquiétude des chefs de chantier et a arrêté le travail pendant deux jours, la veille pour le nettoyage du chantier, le jour-même la cadence a été très réduite pour maintenir le niveau de sécurité exigé par la règlementation et non respecté habituellement. C’est ainsi que sur un chantier dirigé par Construire, Patrick Bouchain me raconte qu’un ouvrier a emmené ses enfants sur le chantier car l’école était en grève et car la mère ne pouvait pas les garder. Il lui a semblé normal et peu risqué d’installer ceux-ci dans la cabane de chantier, où il les a laissés pendant que lui travaillait.

Expérimentation d’une limite et Perception de l’architecte

L’architecte autoconstructeur et le défenseur d’une autoconstruction formalisée ressentent un malaise vis-à-vis de la construction capitaliste. L’architecte est perçu comme une puissance étrangère, qui du haut de son piédestal impose ses codes à des modes de vie qu’il croit connaître, refuse sans l’avouer de prendre en compte les souhaits du futur usager, pourtant essence de son travail. Les premiers réagissent à ce mal-être en devenant les constructeurs des projets qu’ils conçoivent, démontrant par là-même que l’architecte ne voit aucun inconvénient à s’abaisser au niveau de l’ouvrier ou de l’artisan.

Les seconds souhaitent agir à plus grande échelle, et concurrencer directement la construction capitaliste dans des projets relativement importants. Pour Yona Friedman, l’explication est simple : nous vivons dans un système socio-économique fondé sur une telle spécialisation des connaissances que le cas de l’habitant constructeur ou même, simplement, concepteur de l’objet d’architecture devient exceptionnel [3]. Le rôle de l’architecte, qui a provoqué sa propre chute en abandonnant le client devenu depuis autoplanificateur, doit donc changer radicalement et accompagner ce nouveau client.

Des architectes plus récents s’accordent sur les remarques de Yona Friedman, mais modifient sa conclusion : pour eux, la participation de l’usager doit être revue dans le cadre de la construction d’une architecture, et ce dès la conception de celle-ci. Lucien Kroll laisse tant de liberté aux usagers qu’il lui est arrivé de réaliser respectueusement le dessin de ces derniers. Patrick Bouchain intervient dans des équipements culturels dont une commande particulière a initié le projet. En ce qui concerne le logement social, il considère que les habitants doivent bénéficier des transformations positives qu’ils réalisent. Il poursuit ainsi la logique qui veut que, s’ils le détériorent, ils sont sanctionnés.

Notes

[1DARES, Enquête sur les conditions de travail, cité par Nicolas Jounin, ibid.

[2In Nicolas Jounin, ibid.

[3Yona Friedman, ibid.