Construire autrement et Essence de l’architecture

Construire autrement

Faute de modifier la relation que les habitants entretiennent avec leur habitat on court encore une fois le risque d’une dégradation rapide de ces quartiers dès l’achèvement de la rénovation. Ces quartiers [en difficulté, actuellement soumis à d’importantes politiques de rénovation urbaine] souffrent d’un déficit de gestion urbaine [1].

Parce qu’on est en présence d’une société qui construit mal, qui ne respecte pas le travail manuel, qui le paie mal, et dans laquelle les constructeurs ne sont pas en condition de donner le meilleur d’eux-mêmes, j’ai voulu pousser à l’extrême le mal construire, en laissant les hommes agir sans contrainte, pour repérer dans le mal construire ce qu’il y avait peut-être de vrai. C’est souvent le groupe lui-même, et non pas moi, qui décide d’arrêter, de se poser des questions, et peut-être de faire autrement [2].

Les constats ne manquent pas pour dénoncer les méfaits d’un manque de prise en compte des erreurs commises par une construction classique promoteur-concepteur-constructeur, qui oublie le quatrième acteur majeur, l’usager. Pierre Bernard reproche au projet architectural la matérialisation d’une séparation qu’il effectue avec la construction [3] : à la manière d’une manufacture, et non d’une industrie comme on l’écrit trop souvent, le chantier consacre l’absurdité d’un dessin totalisant par l’architecte, divisé en corps de métier plus tard (cahier des clauses techniques et particulières), puis à nouveau rassemblé dans les plans de recollement et dans le rôle du bureau de contrôle. Peter Hübner ne supporte plus la ressemblance aliénante qu’il observe entre logements, hôpitaux, écoles, crêches, bâtiments de bureau et d’administration, tous trop droits, trop longs, trop plats, trop monotones, expressions d’un pouvoir [4]. Günther Behnisch, architecte allemand, nomme cela le construire antidémocratique et, repris plus tard par Klaus Overmeyer, défend le dessin incertain, qui laisse plus de place à l’imparfait, au jeu et à l’humain [5].

Une nouvelle manière de construire est donc prônée par les tenants d’une autoconstruction formalisée, rappelant les écrits de Yona Friedman sur la crise de l’autoplanification [6]. Sans vouloir modifier le rôle de l’architecte au point d’en faire l’équivalent du médecin consultable sur simple rendez-vous par l’autoplanificateur, ils remettent en cause l’essence de l’architecture.

Essence de l’architecture

Pour Gilles Clément, le rôle du jardinier-paysagiste est de donner un rôle nouveau à l’ordre biologique, en laissant de côté l’ordre géométrique dans la réalisation d’un jardin. Il travaille sur le monde vivant, et se refuse à le contraindre exagérément ; il l’adapte simplement à l’usage du lieu qui en est fait, en fonction justement de cet usage (tracé des chemins par exemple), mais ne dénature pas l’ordre biologique en forçant la pousse d’une seule plante, contrainte à respecter la même taille que ses voisines, et en s’interdisant la notion d’intru, de mauvaise herbe.

Dans le domaine de l’architecture, le minéral fige la construction. En revanche, les usagers d’un bâtiment suivent une évolution non prévisible à la façon des végétaux, peuvent remettre en cause un projet par l’usage qu’ils en font. Mais l’habitant est rarement capable d’exprimer ses désirs. (…) L’habitant, qui devrait être l’arbitre naturel de ce conflit [entre priorités], ne parvient pas à s’y retrouver et cède cet arbitrage à l’architecte, lequel ignore l’importance des priorités –attribuées par l’habitant – à certains de ses propres désirs [7].

L’essence de l’architecture, pour les tenants d’une autoconstruction formalisée, n’est pas la recherche d’une qualité spatiale particulière, mais la concordance du projet construit aux souhaits des habitants. Le rôle de l’architecte est la prise en compte de ceux-ci, l’établissement d’un programme plus fourni que celui des simples contraintes techniques, et sa réalisation. C’est l’avis de Lucien Kroll. C’est ainsi qu’il lui est arrivé de faire dessiner des habitants, de reprendre exactement leurs dessins, puis de les construire tels quels.
Dans les réunions d’habitants, ça se passe comme ceci : un premier parle, un deuxième est froissé car il pense le contraire et il avance sa version. Et jusqu’au bout, ils ne sont pas d’accord. On voit se construire lentement une opinion de groupe qui accepte ces contradictions indispensables à cette diversité. Et c’est bien cela dont j’ai besoin. A partir de ce moment-là, je deviens architecte [8].

Peter Hübner fait travailler des enfants au dessin de leur future école. Il propose à son client d’encadrer les élèves dans la réalisation d’une maquette idéale de leur salle de classe, et il se contente de rassembler l’ensemble de ces maquettes en un bâtiment, et de les modifier en accord avec le constructeur pour rendre le projet réalisable.

Un des moments les plus spectaculaires de l’édification aura été la réalisation des maquettes. Regroupés par classe, les enfants ont bâti des modèles de leur future salle de cours. Puis tout a été rassemblé. Les modèles réalisés par chaque atelier ont été réunis pour former une grande maquette collective de l’établissement. Les architectes et les charpentiers se sont alors efforcés de la transformer en structure visible [9].

Yona Friedman a développé un langage de transition entre l’habitant et l’architecte, permettant au premier de dessiner le programme et d’en préciser les caractéristiques principales que sont la superficie, l’arrivée de lumière, la forme éventuelle… Il l’a mise en application dans la conception des bureaux de l’entreprise CDC à Ivry. Il contrevient par ce biais au problème que m’a communiqué Alain His lors de notre entretien, son incapacité à lire le dessin de l’architecte, plan et coupe, pourtant indispensable dans son appartement construit sur cinq demi-niveaux. C’est pourquoi il a élaboré une maquette de son futur logement, seul moyen pour lui de vérifier les certitudes de son architecte.

Patrick Bouchain considère que l’architecture est un acte divisé en quatre moments qui forment un acte unique :

  • Qui commande ?
  • Qui conçoit ?
  • Qui construit ?
  • Qui s’en sert ?

Le parallèle avec le cinéma qu’il a établi dans notre entretien éclaire son propos : prenant exemple sur Le mépris de Jean-Luc Godard, il constate que l’acteur interprète le scénario et est dirigé globalement par le metteur en scène qui lui impose de produire un effet. La prestation de l’acteur n’est pas absente du produit fini, l’existence d’un décor non plus. Ce constat devrait être appliqué au constructeur, et une conception directive mais non coercitive devrait émerger.

Notes

[1Daniel Cérézuelle, Crise du « savoir habiter », exclusion sociale et accompagnement à l’autoréhabilitation du logement, 2007

[2Patrick Bouchain, Construire autrement : comment faire ?, Arles, Actes Sud (L’Impensé), 2006

[3Pierre Bernard, « Le chantier », in Criticat n°2, septembre 2008

[4Wohn- und Krankenhäuser, Schulen, Kindergärten, Büro- und Verwaltungsgebäude sehen alle gleich aus, alle viel zu gerade, viel zu lang, viel zu glatt, viel zu monoton, viel zu machtbedeutend und machtergreifend, in GmbH Hübner, Evangelische Gesamtschule Gelsenkirchen, disponible sur http://www.plus-bauplanung.de/dna/i...

[5GmbH Hübner, ibid.

[6Yona Friedman, L’architecture de survie, Paris, L’éclat, 2003

[7Yona Friedman, ibid.

[8Lucien Kroll ou l’architecte sans maître, in L’architecture d’aujourd’hui, n°368, janvier/février 2007

[9Christophe Catsaros, « Peter Hübner », in Construire ensemble : le grand ensemble, Arles, Actes Sud
(L’Impensé), 2010