L’auto construction moderne, une idée de « solidarité virtuelle »

Ratia

Le couple d’autoconstructeurs précédent ont tenu depuis le début de leur aventure un journal de bord publié sous forme d’un « blog » sur Internet (www.marlau.net) relatant chaque jour, l’évolution des travaux. L’autoconstructeur que nous allons voir ici est ce que l’on peut appeler un autoconstructeur moderne. Bruno Caillard est ingénieur en informatique industrielle [1]. Il est également le webmaster du site www.autoconstruction.info.

Contrairement au « blog de Marine & Laurent », ce site n’a pas pour seule vocation de relater l’évolution de son chantier. Nous ne sommes donc pas dans une sorte de « web-réalité », car il propose en même temps des outils et des astuces pour construire soi-même sa maison. Il existe, certes, une rubrique consacrée exclusivement à son expérience personnelle, mais le site a plus une vocation d’informer les internautes sur l’art et la manière d’autoconstruire sa maison en général. A part sa réalisation personnelle, son site propose également d’autres exemples de maisons autoconstruites, des manuels techniques et une bibliographie complète sur l’électricité, sur l’énergie/chauffage/isolation, sur la gestion de l’eau, sur la maçonnerie, sur l’ossature-bois, sur la plomberie et VRD, sur les fondations et sur la toiture. Il donne également des conseils sur l’ordonnancement des pièces de la maison en s’inspirant de sa propre expérience. Il met systématiquement à la disposition des internautes des liens utiles qui l’ont aidé pendant l’étude de son projet (réglementations, permis de construire…). Le but du site était initialement de créer des contacts. L’affluence est estimée à environ 2 000 visiteurs par jour en moyenne (des autoconstructeurs en général, ou de simples visiteurs). Une véritable communauté d’autoconstructeurs vient échanger leurs expériences.

Le parti pris de son projet est l’écologie. Il a construit une « maison solaire » en s’inspirant du manuel « Build it solar » téléchargeable gratuitement sur le site www.builditsolar.com. Ce document explique comment construire sa propre maison solaire
passive. Dans le contexte actuel de développement durable, les maisons autoconstruites suivant : une démarche écologique sont de plus en plus nombreuses. Les exemples donnés dans son site sont d’ailleurs essentiellement des maisons écologiques. La maison de Marine et Laurent utilisait déjà des dispositifs tels que le puit canadien, un système encore assez peu répandu qui peut réduire la température de 5 à 8°C dans à l’intérieur de la maison les jours de canicule pour une consommation électrique dérisoire. Il diminue également la consommation de chauffage l’hiver. Lorsqu’on lui pose la question en quoi le développement durable est-il important pour lui, il répond :
« J’ai des enfants… (Silence). Bon pour être plus prolixe, je me suis toujours senti concerné par les problèmes d’environnement. Tout petit déjà, bien avant que les médias nous en gavent. ». Il n’existe pas d’agence Castor dans la région toulousaine où Bruno Caillard a construit sa maison « solaire » ou « bioclimatique » en ossature bois. Comme le couple d’autoconstructeurs précédent, il est issu d’une famille de bricoleurs : « On a ça dans les gênes dans la famille. Mon papa était un grand bricoleur. Plus incroyable : mon oncle était hémiplégique et il a autoconstruit sa maison. Véridique ! ». Pendant toute la phase de conception (3 ans avant le premier coup de pelle), Internet a été une véritable source d’information ainsi que quelques ouvrages bien choisis :

  • « Eco-Logis la maison à vivre », Revue Öko-Test, ed. Könemann, 15 avril 1999 (Allemagne)
  • La série « Maisons d’Architectes »
  • « Construction de maisons à ossature bois », Yves Benoît / Thierry Paradis, éd. Eyrolles, Paris, février 2007. Les trois ans de réflexion, lui ont permis de tester 5 projets différents en plan (Autocad puis Architecte 3D) et en maquette. Son style architectural est inspiré du courant moderniste, en particulier celui de Franck L. Wright : les formes de sa maison sont composées de volumes simples avec des lignes épurées et de grandes baies vitrées. Le choix de l’ossature bois s’explique par le fait qu’elle permet de limiter les ponts thermiques et d’intégrer l’isolation dans la structure. La « véranda solaire » est orientée plein Sud. C’est le seul élément en béton armé sans compter le mur de soutènement. Mise à part sa qualité de contreventement de la structure en bois et il est l’élément fédérateur du projet. Les grandes baies vitrées permettent en hivers de réaliser des économies importantes d’énergie. En été, les volets sont partiellement fermés pour limiter l’effet de serre. La maison est également équipée d’une PAC [2] Air-Air qui puise la chaleur dans l’air extérieur. Elle fonctionne aussi bien en hivers qu’en été lorsque le processus est inversé. Il est juste dommage que l’espace de la « véranda solaire » ne soit qu’un espace de desserte. En effet, elle abrite une cage d’escalier bien que généreuse, elle n’a pas de véritable espace appropriable malheureusement.

Il est incongru de critiquer un projet de maison autoconstruite, surtout lorsque le concepteur a passé du temps à la réflexion. On suppose donc que sa maison est unique et complètement adaptée à ses besoins.
Cependant, s’il fallait recommencer, il y a quelques points qu’il aurait souhaité modifier : J’adopterai l’idée d’enterrer à demi le premier niveau, avec une grande surface en sous-sol. Je conserverai l’enveloppe en ossature-bois et les grandes surfaces vitrées en façade sud. Par contre, je multiplierai les parties maçonnées à l’intérieur, pour améliorer l’inertie thermique ainsi que l’acoustique. Je conserve le principe de volume simple, avec un minimum de décrochés. Par contre, j’envisagerai un volume inférieur et un volume supérieur décalés l’un de l’autre suivant l’axe et l’angle de la pente ; le niveau inférieur servant partiellement de terrasse au niveau supérieur. Pour la toiture, le classique deux-pentes en tuiles, mais avec des lignes d’égout tout en courbe. Pour les annexes, une simple pente adossée au corps d’habitation principal. Les principes bioclimatiques sont à connaitre et à utiliser tant que possible. Mais ils ne doivent pas diriger le projet. Ce qui compte avant tout est l’intégration de l’habitation à son environnement.

Contrairement aux Castors des années 50, les autoconstructeurs modernes restent plus motivés que jamais pour renouveler l’expérience. Beaucoup pensent, en plaisantant presque, que c’est au bout de la troisième maison, qu’ils pourront atteindre la perfection. La première reste un laboratoire et la seconde une transition vers la perfection. Cette motivation est nourrie par le fait que grâce à la technologie moderne notamment Internet, tout obstacle devient surmontable en un clic. Chaque autoconstructeur internaute contribue à nourrir la toile de ses expériences et de ses astuces personnelles. Philipe Breton, chercheur au CNRS, associait Internet à une religion. Une communauté virtuelle d’autoconstructeurs partage le même culte, celui de l’information facile dans « un monde faits d’éléments toujours en mouvement, en échange, en interaction » [3]. Internet n’est pas une entité autosuffisante : elle est nourrie perpétuellement par les informations données par les internautes eux-mêmes. Mais peut-on parler de « solidarité fraternelle » entre les membres de cette communauté virtuelle comme on a pu le constater chez les Castors des années 50 ? Où est l’intérêt de l’internaute à partager ses connaissances à part aider son prochain ? Le monde d’Internet ou le « cyberespace » est une dimension parallèle au monde réel où les rapports sociaux sont plus fluides et les échanges plus spontanés. Il est par exemple, plus facile de tutoyer son « internaucuteur » [4] que son interlocuteur. On a tendance à croire que la distance peut facilement rapprocher, si on fait référence aux sites de rencontres qui connaît un énorme succès en ce moment. Cette distance n’est pas forcément physique. C’est le filtre de l’écran qui crée une distance, un recul. « Les réseaux, les ordinateurs, toutes les machines à communiquer […] rendent caduques les formes « anciennes », « archaïques » de communication, de médiation, de savoir, de loisir et, d’une façon générale, de contact avec les autres ». Les pionniers du mouvement Castor rêvaient de fonder une « société idéale ». Cette utopie existe toujours aujourd’hui chez les autoconstructeurs modernes.

Notes

[1L’informatique industrielle est, comme son nom l’indique, l’informatique appliquée à la production industrielle. Et le meilleur compagnon de l’ingénieur en informatique industrielle, c’est le robot. Depuis plusieurs années déjà, les chaînes des usines ont commencé à s’automatiser et la tendance ne risque pas de s’inverser ! Les robots ont permis d’optimiser les rendements et la productivité et ne se mettent jamais en grève. L’ingénieur en informatique industrielle doit donc être proche du terrain. Sa mission est d’améliorer les conditions de travail et la productivité en étant à l’écoute des besoins des utilisateurs des automates et en élaborant au besoin de nouveaux logiciels. Il peut être amené à créer de toutes pièces un poste automatisé ou améliorer un système déjà existant (www.studyrama.com).

[2Une PAC (Pompe à Chaleur) extrait les calories dans une source (Air extérieur, eau de la nappe
phréatique ou sous-sol du Jardin) et les transfère dans l’habitation. L’avantage est un rendement qui peut atteindre 400% ; c’est-à-dire que pour 1Kwh électrique consommé, la PAC restitue 4Kwh calorique.

[3« Le culte de l’internet : une menace pour le lien social ? », Philippe Breton, éd. La Découverte, Paris 2000.

[4Jargon utilisé par les internautes pour désigner un interlocuteur virtuel